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Elle doit approcher les 70 printemps. Sa démarche hésitante et son visage ridé sont les témoins des années passées.

Elle était une très belle femme, jusqu’à ce qu’un AVC manque de la terrasser il y a quelques années. Depuis, elle cherche souvent ses mots, marche avec difficultés, et vit avec une douleur lancinante dans le bras.

Elle qui était une bonne vivante, n’a plus le droit de boire d’alcool, ni de fumer la moindre cigarette. Les médecins l’ont prévenu: si elle ne respecte pas leurs conseils, elle trépassera…

Alors elle attend… Elle attend que le temps passe…

J’ai toujours su qu’elle n’avait jamais eu d’enfant avec son mari. Ils ne s’en sont jamais cachés. Je savais qu’ils étaient passés par la case PMA, mais je pensais que leur parcours avait été éphémère.

Samedi, tandis que j’accompagnais ma BFF en quête d’une commode pour sa prnicesse (ma future filleule), nous nous sommes arrêtées chez ce couple à l’heure du déjeuner.

Et ce n’est qu’après le café que nous nous sommes installées sur la terrasse, avec cette vue si spectaculaire sur l’océan, où, bercées par le soleil, nous contemplions le ressac des vagues.

Nous n’étions que toutes les deux. Jusqu’alors, nous n’avions jamais évoqué nos parcours respectifs. Nous savions et, dans le fond, c’était sans doute suffisant. Parfois, les mots sont inutiles, quand on sait…

Et puis elle m’a demandé: « Et toi, comment ça va? Vous êtes allés en métropole récemment…? »

J’ai acquiescé, lui expliquant que l’expérience métropolitaine n’avait pas été à la hauteur de nos espérances. Puis j’ignore pourquoi ni comment, mais nous nous sommes confiées l’une à l’autre, avec pudeur et émotion…

J’ai appris qu’elle avait fait partie des toutes premières patientes prises en charge en PMA en France !! Elle et son mari étaient même suivis en même temps que les parents d’Amandine (le premier « bébé éprouvette », comme on l’a surnommée à l’époque)!!

Elle m’a raconté les trajets à l’autre bout de la ville. Les examens divers et variés. Les rapports programmés. Le couple mis à mal. Elle m’a confié ses doutes et ses espoirs déçus. Les traitements. La solitude. Les gros ventres qu’elle fuyait en changeant de trottoir. La folie avec laquelle, parfois, on a l’impression de flirté. Les limites, si difficiles à s’imposer. 15 années de souffrance résumées en seulement quelques minutes, autour d’un café…

15 années d’acharnement, d’espoirs, de larmes versées. Puis cette fin, brutale mais salutaire. Celle qui libère et angoisse à la fois…

Ils n’ont jamais eu d’enfant… Ils ont eu des chiens… Ils les aiment comme leurs petits, mais ont malheureusement connu beaucoup de deuils, puisque chacun sait que l’espérance de vie canine est bien moins longue que celle des humains…

Elle m’a parlé des maladresses qu’elle a essuyé à l’époque: « Il ne faut pas y penser… C’est dans la tête… ». « Si vous adoptez, vous aurez sans doute un bébé naturellement après!! » Dans les années 80… Déjà !!

D’ailleurs, l’adoption, ils y ont pensé. Mais c’était un vrai parcours du combattant, et ils n’avaient plus la force…

Quand je lui ai demandé: « Mais comment on fait pour vivre avec ce vide? Comment on fait pour réinventer sa vie? Est-ce qu’on peut de nouveau être heureux? »

Elle m’a alors répondu, avec la plus grande sincérité: « J’ai moi-même compris et accepté que c’était terminé le jour où on m’a appelé pour me prévenir que mon père était mourrant… Ca a été un déclic! J’ai compris que tout était éphémère, et je ne sais pas comment l’expliquer, mais ça m’a permis d’accepter, de lâcher prise… »

Puis elle m’a dit avoir trouvé des compensations… Ses neveux, qu’elle considère comme ses enfants, m’expliquant que 8 jours après que sa soeur ait accouché, cette dernière est venu avec son nourrisson chez eux. Puis, déposant l’enfant dans les bras de cette tante en manque d’amour filial, elle lui a dit: « Mon enfant ne m’appartient pas. Il est autant à toi qu’à moi. Et si je pouvais porter un enfant pour toi, je le ferais ! Seulement, je ne suis pas sûre d’être capable de te le donner à la naissance, donc sans en avoir la certitude, je ne pourrais jamais prendre un tel engagement… »

Elle avait 37 ans quand son parcours a pris fin, sans plus aucune chance de grossesse miracle, puisqu’à la mort de son père, le choc a été si rude qu’elle n’a plus jamais eu ses règles… Les médecins lui avaient alors annoncé une ménopause précoce…

Pourquoi je te parle de cet échange entre une femme infertile d’hier et une femme infertile d’aujourd’hui?

Parce que j’ai été émue au sortir de cette discussion.

Parce que je suis ressortie remplie d’espoir à l’idée que oui, on pouvait vivre heureux malgré tout. On a parfois l’impression que c’est impossible, pourtant, ils ont connu de vrais moments de bonheur au cour de leur vie… Donc oui, c’est possible !!!

Parce que aussi, en plus de 30 ans de PMA, finalement, les choses n’ont pas beaucoup évolué… Les taux de réussite sont sans doute bien meilleurs. Les techniques ont évolué. Mais il y a encore et toujours les mêmes idées reçues et les mêmes couples (1 sur 2), qui sortent du parcours le ventre et les bras vides, et le coeur en miettes…

Tout reste encore à faire, alors agissons et parlons en !! Qui d’autre le fera?

J’en profite pour remercier toutes les copinautes qui se sont mobilisées pour soutenir l’initiative de Bamp ! en écrivant à leur(s) député(s), ainsi qu’à toutes celles qui dépensent beaucoup d’énergie pour tenter de faire évoluer les choses… Ce n’est peut-être qu’une goutte d’eau, mais c’est bien la réunion de toutes les gouttes d’eau qui permettent de former des océans d’espoir…

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